Françoise Dumas
Députée de la Première circonscription du Gard
Présidente de la Commission de la Défense nationale
et des forces armées

Éviter le déclassement stratégique en se préparant aux conflits qui viennent

A l'Assemblée Nationale

Préambule de la Revue Défense Nationale, n° 838 Mars 2021 - p. 5-10

 

La Revue stratégique, établie en 2017, dont les analyses sous-tendent la loi de programmation militaire 2019-2025, a fait l’objet d’une actualisation rendue publique le 21 janvier dernier. De toutes les menaces qu’elle recense, je retiens un avertissement : « un affrontement direct entre grandes puissances ne peut plus être ignoré ».

L’année 2020 a illustré, à elle seule, que la compétition stratégique et la concurrence militaire redevenaient la grammaire des affaires étrangères. Devant nos yeux, l’unilatéralisme américain, les guerres hybrides russes, l’interventionnisme turc et l’expansionnisme chinois ont clôturé une époque ; les promesses des années 1990, déjà fragilisées par le terrorisme islamique, se sont effondrées à trente ans, comme les illusions ont souvent tendance à le faire.

Pour éviter le déclassement stratégique, qui n’est plus seulement une hypothèse pour prospectiviste anxieux, il faut adapter nos forces armées. Comment préparer efficacement les armes de la France et convaincre, conjointement, nos concitoyens des exigences nouvelles qui s’attachent à la défense de leurs libertés ? Tels sont les termes de la nouvelle équation qu’il faut résoudre.

La Commission de la défense de l’Assemblée nationale, grâce à ses nombreux travaux, peut y aider pour mieux faire comprendre notre situation stratégique et identifier les moyens que la France doit mettre en place pour être à la hauteur des enjeux qui s’imposent à elle ; le premier d’entre eux étant démocratique et résidant dans notre capacité collective à assumer des temps difficiles.

 

Grâce à ses travaux sur l’évolution de la conflictualité dans le monde, la Commission de la défense a pu éclairer le débat public sur les réalités de notre environnement. Sans chercher à résumer le contenu complet du rapport publié en juillet 2020, il est possible de souligner les cinq inflexions qui marquent notre temps.

• Le recours désinhibé aux logiques de puissance se confirme aux portes de l’Europe, malheureusement aussi au sein même de l’Otan.

• L’ordre international multilatéral est remis en cause par de très nombreux acteurs, à commencer par des membres du Conseil de sécurité de l’ONU.

• Le triangle stratégique constitué par les États-Unis, la Chine et la Russie structure, pour les trente prochaines années, le paysage géostratégique, mais laisse des espaces à des acteurs régionaux qui, comme l’Iran ou la Turquie, utilisent la force pour s’affirmer. Dans ce contexte, la place de l’Europe est peu assurée si elle ne fait pas de sa défense un objectif majeur.

• Le spectre de la conflictualité s’étend : l’usage de stratégies hybrides, le recours à des « proxies », l’emploi du chantage géopolitique, la guerre informationnelle, les agressions numériques, l’arsenalisation de l’espace et la dronisation sont autant de nouveaux visages de la guerre au XXIe siècle : conjugués, ils remettent en cause de nombreux aspects de l’emploi des forces et du droit des conflits armés.

• La diffusion mondialisée de la Covid-19 est perçue comme une opportunité par de nombreux compétiteurs stratégiques, accélérant certaines des tendances qui viennent d’être évoquées.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’un affrontement direct de haute intensité, sous le seuil nucléaire, mais hybridé par de multiples approches indirectes, ne peut plus être ignorée. Il convient de s’y préparer.

 

Comment s’y prendre ?

Pour reprendre un vers de René Char, nous devons vivre « avec quelques arpents de passé » et nous garder « des gais mensonges du présent » pour mieux anticiper « la cascade furieuse de l’avenir ». Cela signifie que la France doit préserver les atouts qu’elle détient, se garder d’une trop grande confiance et préparer ses forces pour garantir, demain, sa capacité d’action.

Commençons par les atouts sur lesquels nous devons capitaliser.

La France bénéfice de trois atouts qu’elle tire de sa constance et qui sont de nature à l’aider à affronter l’avenir.

Tout d’abord, et premier atout, elle a conservé une armée d’emploi cohérente, adossée à une force de dissuasion sans cesse modernisée. Les forces armées françaises sont dotées d’un très large éventail de moyens leur permettant d’intervenir dans de multiples champs, de l’observation spatiale à la lutte informatique offensive, en bénéficiant, en outre, d’une force de sécurité intérieure à statut militaire utile à un continuum cohérent entre sécurité et défense.

Deuxième atout, la France dispose d’une armée professionnalisée, crédible et respectée, projetée continûment en opérations extérieures depuis vingt-cinq ans, en ayant évité tout découplage entre des unités d’intervention et d’autres en perpétuelle préparation, comme cela existait pendant la guerre froide. Les armées sont riches d’un capital exceptionnel d’expériences, tiré de plus de 100 opérations conduites depuis 1990. Les 80 régiments de l’Armée de terre ont tous été projetés sur des théâtres aussi différents que les regs sahéliens, les vallées afghanes ou les monts balkaniques. Aucune mer du monde n’est étrangère aux bâtiments de la Marine nationale : ses SNA patrouillent en mer de Chine, ses navires hauturiers, des immensités océaniques au passage du Nord-Est. L’Armée de l’air et de l’espace, aiguillonnée par ses entraînements aux raids nucléaires, peut frapper en Syrie et en Libye sur de très courts préavis.

Troisième atout, la France est membre de l’Otan et de l’Union européenne. L’Alliance atlantique reste un fondement de la défense collective européenne, même si les ambiguïtés américaines et les tensions créées par la Turquie exigent de questionner son fonctionnement. Nous pouvons aussi capitaliser sur l’Europe qui a compris, même si l’on peut regretter ses hésitations, son intérêt à approfondir son autonomie stratégique, ce dont témoignent la coopération structurée permanente ou un fonds européen de défense doté de 8 Md€.

Les atouts de la France sont utiles à sa position comme à celle de l’Europe. Seule puissance nucléaire autonome, seul État européen membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France offre à l’Union européenne des « actifs stratégiques » indispensables pour qu’elle soit entendue dans le tumulte du monde, car la paix, coeur du projet européen, ne peut s’épanouir qu’à l’ombre d’une puissance qui s’affirme et d’épées qui la confortent : c’est d’ailleurs la leçon de la mission européenne Irini en Méditerranée orientale qui, prenant le nom de la déesse grecque de la paix, s’est bien appuyée sur des frégates armées pour produire des effets.

Nous devons nous garder en même temps des évidences du moment pour ne pas être prisonniers de ce que nous connaissons.

Les humeurs du monde sont labiles : les armées doivent donc penser une guerre qui n’est pas celle qu’elles font aujourd’hui et se préparer au-delà de l’excellence tactique de leurs opérations expéditionnaires actuelles. La victoire dans la guerre hybride de demain, mixant haute intensité cinétique et approches indirectes multidomaines, ne se trouvera pas dans des recettes déjà écrites.

Alors que l’on commémore le 150e anniversaire du conflit franco-prussien, on retrouve ici la leçon alors douloureusement acquise.

S’échapper des certitudes du présent, c’est ainsi produire un effort doctrinal, libérer la créativité tactique, opérative ou stratégique, inciter les militaires à étudier, penser, écrire, développer l’imagination, y compris avec la Red Team de l’Agence de l’innovation de défense, mais surtout accentuer les exigences de préparation opérationnelle : relancer les manoeuvres de haute intensité de niveau divisionnaire comme l’Armée de terre s’y prépare pour 2023, multiplier les exercices de tir de munitions complexes des bâtiments de la Marine dans un contexte de guerre cybernétique, s’entraîner aux raids aériens dans des environnements non permissifs à pertes élevées.

Ces exigences s’appliquent aussi aux services de soutien qui doivent se préparer à des flux logistiques d’une toute autre échelle que ceux du Sahel : les conséquences à en tirer pourraient toucher tant les politiques de stocks, que les procédures administratives, financières et budgétaires. On ne fera pas la guerre de haute intensité en « flux tendu » ni avec une logistique incertaine.

En outre, la France ne doit pas considérer comme acquise la préservation de ses ressources humaines. En étant conçue à hauteur d’homme, la LPM 2019-2025 trace un sillon utile à la conquête de compétences et à la fidélisation des effectifs. Ce combat ne doit toutefois jamais être considéré comme gagné et, dans un monde changeant, il doit s’accompagner de deux efforts spécifiques : d’abord, la préservation d’un état militaire singulier pour garantir à la République des forces disponibles, réactives et disciplinées, jusque dans les extrémités de la guerre ; ensuite, la réflexion sur les réserves, en particulier sur celle dite de disponibilité, vivier indispensable si des effectifs massifs devaient être rapidement reconstitués.

Il n’est pas inutile, sur le premier aspect, d’insister sur l’erreur que consisterait la banalisation de l’état militaire : ni le statut général des militaires, ni leur statut pénal spécial, ni leurs règles spécifiques de pensions ne sont des avantages catégoriels. Il s’agit d’outils au service d’objectifs de défense dont l’évolution ne peut être pensée qu’à cette aune, comme le Haut Comité d’évaluation de la condition militaire l’a remarquablement exposé dans son 14e rapport thématique pour le cas des pensions de retraite.

Non sans lien avec ce sujet, il importe également de veiller à ce que l’évolution des jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme et de la Cour de justice de l’Union européenne ne vienne pas entraver la capacité des armées à se préparer ou à s’engager en opérations, par méconnaissance des exigences de la guerre. Pour ne prendre que deux exemples, l’idée de transposer aux militaires la directive 2003/88 sur le temps de travail et la décision de la CJUE de confirmer sa jurisprudence « Tele2 » remettant en cause l’accès à des données essentielles à la lutte contre le terrorisme, témoignent que des interprétations juridiques peuvent méconnaître les exigences qui s’attachent à la préservation de notre souveraineté et de notre politique de défense qui, pourtant, n’a pas été déléguée à l’Union.

Enfin, si la France dispose aujourd’hui de la base industrielle et technologique de défense la plus complète d’Europe, rien ne garantit que cette position demeurera. La politique industrielle ni la politique spatiale ne peuvent oublier ce qu’elles doivent aux projets duaux qui, des lanceurs à la cryptologie, ont fait la force de nos armées comme de notre économie et de notre recherche. Les développements futurs devront s’en inspirer tout en bâtissant des coopérations d’intérêts avec nos principaux partenaires européens, s’appuyant sur un partage industriel équilibré.

 

Pour terminer, rappelons que les armées ne feront pas la guerre sans les citoyens et que ce sont eux qu’il faut préparer « aux cascades furieuses de l’avenir » qui s’annoncent.

La France ne sera en mesure de faire face au spectre d’une guerre hybride et diffuse que si la nation est capable d’assumer politiquement des choix difficiles, d’en accepter le coût et d’endurer les épreuves que pourrait exiger la préservation de ses intérêts. Pour le dire crûment, l’opinion publique doit être prête aux pertes qu’un conflit de haute intensité engendrerait et aux débats que la guerre des perceptions avive jusqu’à la déraison.

Or, nous devons nous inquiéter de la façon dont la société française se prépare au pire : l’émotion, en matière de défense, est bien mauvaise conseillère. Sommes-nous prêts à subir 2 700 morts en deux mois comme les belligérants de la dernière guerre du Haut-Karabakh, sans que notre volonté politique soit remise en cause ? Le gouvernement tiendrait-il si nous perdions 6 bâtiments de la Marine comme la Grande-Bretagne pendant la guerre des Malouines ? Serions-nous prêts à continuer le combat après avoir perdu 50 Rafale, alors que notre flotte n’en disposera que de 129 en 2025 ?

Aujourd’hui, si le soutien de la nation à ses militaires est entier et force souvent l’admiration, notamment lorsque ces derniers sont frappés en France ou à l’étranger, nous ne devons pas détourner le regard d’un risque insidieux qui fragilise nos possibilités d’action : l’érosion de notre capacité collective à assumer les coups reçus au combat. Nous ne pouvons pas nous satisfaire que le réflexe du débat public face à des pertes en opération soit de questionner les raisons même de l’opération. Une telle évolution est une fragilité stratégique. Elle est d’ailleurs perçue comme telle par nos adversaires qui n’hésitent pas à exploiter cette situation, relayés par les réseaux sociaux.

La préparation à des combats hybrides de haute intensité ne peut échapper au renforcement de notre résilience face à la mort de nos soldats. C’est la grandeur de nos militaires que d’en assumer la terrible potentialité. Ce doit être celle de tous nos concitoyens que d’être capables d’en accepter le prix collectif : nous devons réapprendre ensemble le tragique de certaines de nos décisions politiques.

Parallèlement, l’opinion publique, les forces armées et le gouvernement, sous le regard vigilant du Parlement, doivent savoir gagner des batailles dans le champ des perceptions et combattre la présentation, par nos adversaires, de rumeurs infondées en informations crédibles : Barkhane est le théâtre de ces pratiques, la frappe de Bounti l’illustre, l’ennemi l’exploite pour saper notre légitimité à agir.

Ces efforts n’exonèrent pas les professionnels de l’information d’une responsabilité, celle d’appliquer aux informations incertaines le doute méthodologique qu’ils appliquent aujourd’hui systématiquement à toute parole publique : si une déclaration, appuyée, d’une ministre des Armées devant la représentation nationale est ravalée au même rang que les témoignages changeants d’inconnus présentés comme des témoins, c’est la démocratie elle-même qui est questionnée et notre capacité à lutter contre nos agresseurs qui est fragilisée.

Il faudrait un autre article pour explorer les voies et moyens permettant de surmonter tous ces enjeux. On peut modestement citer les axes que ce travail pourrait développer : faire toujours plus des sujets de défense un élément du débat public pour sensibiliser sur leurs objectifs, leurs logiques, leurs réalités ; accentuer les échanges entre « politiques » et « militaires » pour ne pas « remettre au hasard le soin d’inspirer » les soldats et les politiques lorsqu’apparaît le « temps de guerre » comme y invite le général de Gaulle dans le dernier chapitre du Fil de l’épée ; rapprocher dans la même logique les médias des armées pour que le dialogue entre ces professions, essentielles toutes deux à une démocratie contemporaine, ne soit pas a priori antagoniste.

 

Pour conclure, j’aime rappeler que Jean Jaurès estimait que « le premier problème qui s’impose à un grand parti de transformation sociale qui est résolu à aboutir » résidait dans la question suivante : « comment porter au plus haut, […] les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, [la France] est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de la victoire ? ». Les temps ont changé ; les conditions de la transformation sociale aussi ; mais non les exigences qui s’attachent à une paix durable dans une démocratie parlementaire. La citation de Jaurès est extraite des premières lignes du chapitre de L’Armée nouvelle intitulé « Force militaire et force morale ».

C’est bien de cela qu’il s’agit : le contexte nous astreint à préparer les « moyens de la victoire », en conjuguant des moyens militaires à hauteur des menaces et une force morale, sûre d’elle-même, unissant nos concitoyens et permettant à la France d’assumer le coût de ses libertés, de supporter les épreuves qu’elle ne pourrait éviter et de faire face à l’adversité. Il y a là un programme politique qui ne peut passer que par une exécution exemplaire de la LPM actuelle et l’anticipation d’une LPM suivante qui ne pourra pas être moins ambitieuse : dans un contexte sanitaire et économique dégradé, il faudra de la volonté et du courage pour que cet objectif soit atteint. 


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